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28 janvier 2010 4 28 /01 /janvier /2010 21:52

manifplogoff

  (Crédit photo : revue Nukleel)

 

La petite commune du Cap Sizun a rendez-vous avec sa mémoire. Le 31 janvier 1980 était lancée dans la douleur une enquête publique portant sur la construction d'une centrale nucléaire sur la falaise de Feunteun Aod. François Mitterand, élu à la tête du pays l'année suivante, a enterré ce projet qui a laissé de nombreuses cicatrices.

 

Ecouter le magazine diffusé sur RCF Rivages :

 

Des enfants derrière une banderole sur laquelle on peut lire en grosses lettres noires : « Laissez-nous grandir et vivre chez nous à Plogoff sans le nucléaire »... Cette scène de l'histoire avec un grand H, immortalisée par la caméra de Félix et Nicole Le Garrec en 1980 pour le film documentaire « Plogoff, des pierres contre des fusils », témoigne à quel point la Bretagne, mazoutée deux années plus tôt par l'Amoco Cadiz, ne veut pas être transformée en poubelle de la France. Une conscience environnementale commence à s'affirmer, ainsi qu'un besoin farouche de défendre son patrimoine culturel et son identité. « Le projet de Plogoff est arrivé très tard dans le programme électro-nucléaire, explique l'écologiste Gérard Borvon, militant de la première heure. Les populations ont refusé des implantations à Erdeven, St Jean-du-Doigt et Ploumoguer. Elles estimaient que la technique n'était pas au point et qu'on ne savait pas comment recycler les déchets. A Plogoff, EDF et l'Etat s'attendaient à ce que les gens acceptent la centrale car il y avait beaucoup de retraités et d'anciens marins bien disciplinés. C'est tout le contraire qui s'est passé ».

Le Breton est têtu, chevronné. En 1976 déjà, les ingénieurs d'EDF sont empêchés de sonder des terrains qui pourraient accueillir une centrale sur la commune de Plogoff. Les opposants sont de plus en plus nombreux à rejoindre les CLIN, les comités locaux d'information nucléaire qui se sont montés un peu partout dans le pays. « La pollution n'a pas de frontières », justifient les écologistes. Pour sauver le Cap, on invite les militants à acquérir des parcelles afin d'y implanter une bergerie. « Nous pensions qu'en multipliant le nombre de propriétaires, ce serait plus difficile pour EDF d'acheter les terrains » poursuit Gérard Borvon. L'ancien professeur de physique se souvient d'avoir fait plusieurs fois le trajet Landerneau-Plogoff pour garder la bergerie quand c'était son tour. « Nous étions installés dans une petite caravane. Nous passions la nuit à discuter, à refaire le monde ».

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Puis arrive l'enquête publique... La veille de son démarrage, le 30 janvier 1980, le maire de Plogoff Jean-Marie Kerloc'h et ses homologues des communes voisines font un coup d'éclat. Estimant que les autorités ne tiendront de toute manière pas compte des avis de la population, ils prennent la responsabilité de brûler le dossier. Pendant quarante-cinq jours, les commissaires-enquêteurs doivent assumer leur fonction dans des camionnettes rebaptisées « mairies annexes ». A partir de ce moment, une forme plus violente de « résistance contre l'oppression » s'organise : des barricades de carcasses de voitures et d'ordures ménagères se dressent un peu partout sur les routes, devant les gardes mobiles arrivés en nombre. « C'était un combat psychologique, se souvient Gildas Sergent, chorégraphe de la comédie musicale « Plogoff, An Arvest », qui était âgé d'une quinzaine d'années à l'époque. Les forces de l'ordre ont beaucoup souffert de cette situation. Les femmes dévalorisaient les gendarmes et les CRS par rapport à leur sexe et elles disaient aux plus jeunes qu'elles connaissaient des gens de leur famille. Plogoff est devenu un cas d'école ». Cet habitant du bourg, désormais en retraite, se rappelle des « assauts répétés » contre les manifestants. « Un jour, ils s'étaient planqués dans la vallée. On les a vu arriver vers nous en criant. Même les plus vieux du village n'avaient pas vu ça pendant la guerre ! » Les arrestations se succèdent. Plusieurs manifestants sont traduits devant le tribunal de Quimper. L'un des avocats, Maitre Choucq, est même condamné à dix jours de suspension.

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C'est dans ce climat d'insécurité que les époux Le Garrec filment au jour le jour, en format 16 mm, les moments clés de la confrontation. « Nous dormions dans une ferme. On venait nous réveiller la nuit en nous disant qu'une action se préparait » raconte Nicole Le Garrec. Félix, lui, se souvient des pierres et des grenades offensives qui volaient au-dessus de sa tête. « Je me couchais par terre, le nez au sol, pour que le nuage passe au-dessus ». Les deux cinéastes de Plonéour-Lanvern se mettent naturellement du côté des habitants de Plogoff. « C'était difficile de rester objectif car l'enjeu était trop grand. Nous devions faire des images pour les générations futures ».

Au début des années 80, la télévision est encore publique et elle ne montre pas de manière systématique les événements au reste du pays, surtout quand ils peuvent mettre en péril le pouvoir en place ! La population en colère s'informe grâce à la presse quotidienne régionale et à Radio Plogoff, une station non-autorisée montée avec l'aide de militants antinucléaires qui ont déjà l'expérience de ce média. « L'émetteur, qui portait jusque dans le nord du département, était gardé à tour de rôle, car nous avions peur que la gendarmerie vienne nous l'enlever » poursuit Gérard Borvon. Radio Plogoff donne la parole aux écologistes, aux scientifiques, aux élus et aux habitants pour qu'ils s'expriment sur le projet de centrale. La station diffuse aussi en avril 1981, une interview de Paul Quilès réalisée au téléphone. En écho aux propos tenus le 9 du mois par le candidat à la présidentielle François Mitterand, le responsable du parti socialiste chargé de l'énergie se veut rassurant. « Je confirme que nous ne ferons pas Plogoff » dit-il après une série d'explications sur la politique nucléaire que souhaite mener le prétendant à l'Elysée. L'élection de Mitterand est annoncée en direct le soir du 10 mai. La joie transpire, les larmes coulent aux cris de « On a gagné, on a gagné ! » Dans le studio et derrière les récepteurs, on se réjouit de cette victoire qui donne enfin des raisons d'espérer.

L'histoire retient aussi de Plogoff des rassemblements festifs que l'on peine à imaginer aujourd'hui, par le nombre de participants venus du plateau du Larzac et d'ailleurs. Le week-end du 24-25 mai 1980, entre 100 000 et 150 000 personnes se bousculent face à la baie des Trépassés. « L'ambiance était souriante. Il y avait des scènes partout, des banderoles. On signait toutes sortes de choses, contre le nucléaire bien sûr, mais aussi pour soutenir les prisonniers politiques » se souvient Gildas Sergent. La directrice de l'école primaire de Plogoff, Céline Berlinet, a promis d'évoquer cette période troublée avec ses élèves, à leur retour de classe de neige. Dans le Cap Sizun, c'est connu : le ciel finit toujours par se dégager.

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Le spectacle « Plogoff, An Arvest » du cercle celtique de Douarnenez sera joué le 13 mars 2010 au théâtre de Cornouaille à Quimper. Des extraits du film «  Plogoff, des pierres contre des fusils » seront projetés. Le DVD est disponible à la vente (02 98 87 13 79 et sur www.bretagne-films.com/).


A lire et à voir :

- Le livre « Plogoff, un combat pour demain » de Gérard Borvon (éditions Cloître), qui peut être consulté ici : http://seaus.free.fr/spip.php?article131

- Le n°174 de la revue Armen date de janvier-février 2010

- Une petite histoire de Radio Plogoff sur le site : www.radiobrest.net



Christophe Pluchon

 


Ecouter le magazine diffusé sur RCF Rivages :


 

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commentaires

@ John USHANT de KELLER 09/02/2010 18:36



Bonsoir, c'est avec un grand plaisir que je découvre votre blog. Merci pour toutes ces infos
Cordialement

@ John USHANT de KELLER
Guard of sheeps in Ushant Island


48°28'; Nord
 5°06'; Ouest


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