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30 décembre 2005 5 30 /12 /décembre /2005 10:10
Dans la tradition néo-classique, au pays du Soleil Levant, le haïku évoque une tranche de vie. Ce petit poème de trois lignes, et vingt syllabes au maximum possède une césure qui permet d'introduire des réalités différentes. Ses auteurs ont aussi l'obligation d'exprimer des émotions puisées dans la nature.

Alain Kervern, professeur de japonais à l'université de Brest, chargé de la formation du personnel communal et des bénévoles associatifs à la mairie (et depuis fin 2005 nouveau retraité), organise régulièrement des « chasses au haïku » : point besoin de fusil, point besoin de chien... il suffit de lever la tête pour s'inspirer des lieux. Jusqu'au 30 janvier, à l'IUFM de Brest (institut universitaire de formation des maîtres, situé 8 rue d'Avranches), Alain Kervern expose une série de haïkus, illustrés par Manuel Cortella. Voici trois d'entre eux :


L'horizon cicatrise

Un goût de métal

Dans ma bouche


Joueurs de boules

Un art poétique

Dont je ne connais rien


L'univers qui grandit

A déposé ses oeufs

Quelque part en ville


Au Japon, les nombreux clubs de haïku organisent fréquemment des concours. Là-bas, la poésie est une activité comme les autres. « Le poète japonais n'est pas un demi-dieu comme en occident, analyse Alain Kervern. La poésie est accessible à tous. C'est du travail, une discipline dans laquelle on s'engage pour s'améliorer, comme le vélo ou la photo ». Et cette tradition remonte à loin, puisque les empereurs successifs prirent l'habitude de commander des anthologies de la poésie, pour marquer leur règne d'un certain prestige. « Elle avait aussi un rôle de régulation sociale, ajoute Alain Kervern. Quand les tensions entre les clans qui occupaient le pouvoir à la Cour étaient trop grandes, on organisait des joutes poétiques ».

Né en janvier 1945 à Saïgon, au Vietnam, quelques mois avant la fin de la guerre, Alain Kervern passe sa jeunesse à Landéda. Diplômé de l'Ecole Nationale des Langues Orientales Vivantes et de l'Université Paris VII, il commence à enseigner le japonais en 1973. Il adapte de nombreuses oeuvres des traditions classique et moderne du haïku, dont « Portrait d'un moineau à une patte » du poète contemporain Ôzaki Hôzaï. Il publie également une étude sur le poète Bashô, connu pour être l'un des pères du haïku. Alain Kervern traduit aussi l'Almanach poétique japonais (ou Saïjiki). L'ouvrage, en cinq volumes, recense les mots-clés caractéristiques de la saison, ou qui annoncent le basculement d'une saison dans une autre. Car sans référence à la saison, il n'y a pas de haïku. « Adolescent, dit Alain Kervern, je pense avoir été influencé par l'image que donnait le pays de lui-même, cette sérénité où le bouddhisme est roi. J'ai été victime des cartes postales ».

Mais notre passionné n'est pas seulement attiré par l'extrême-orient, il est aussi féru de culture bretonne. Il suit de nombreux stages pour apprendre la langue, notamment avec l'association Ar Falz. Il a alors une trentaine d'années. « Je ne parle pas bien breton, regrette-t-il. C'est de la faute de l'Education Nationale qui ne me l'a pas enseigné. Mais c'est aussi un éclat de rire au nez des institutions françaises qui veulent la disparition de notre langue régionale ! »

Roger Faligot fut l'élève d'Alain Kervern en cours de japonais. Aujourd'hui journaliste d'investigation et écrivain, il dit partager avec lui une vision assez semblable de la Bretagne et du monde celtique. « Alain Kervern est d'abord un poète, puis un pédagogue, dit-il. Le rapport de l'homme à la nature dans le monde celte et au Japon a tant de ressemblance qu'il n'est pas étonnant qu'il ait voulu faire partager l'histoire des haïkus. Puis il a voulu révéler à beaucoup la part de poésie qui est en nous. La chasse au haïku fait partie de cette révélation ».

Alain Kervern est aussi engagé politiquement à l'UDB, l'union démocratique bretonne, comme le fut par le passé, Fanch Morvannou, maître de conférence de celtique (aujourd'hui retraité), et auteur de nombreux ouvrages sur la langue et la culture bretonne. Une complicité de plus d'un quart de siècle unit les deux hommes. De l'avis de Fanch Morvannou, Alain Kervern vit un peu à cent à l'heure. « Il a l'air de planer par moment, dit-il, mais d'un autre côté, il a terriblement les pieds sur terre. Il me fait penser au Petit Prince de Saint-Exupéry, sur la couverture des livres, quand il est prêt à s'élever dans les airs... C'est un homme profondément spirituel, capable d'évacuer ce qui l'encombre pour rester dans son axe, celui d'une recherche permanente. C'est un fameux original ! » Fanch Morvannou, qui ne supporte pas que l'on « massacre » le breton, sourit quand on évoque la façon dont son ami s'exprime dans la langue. « Il s'en fout un peu, dit-il, il ne se rend pas compte des erreurs, mais il a des excuses, il n'a pas d'héritage familial et il l'a apprise tard ». Fanch Morvannou avoue aussi être « un peu intrigué » par le fait qu'Alain Kervern se serve du breton pour réfléchir à haute voix, lors d'une discussion en langue française par exemple.


Sept bourrasques grises...

Recouvrance à Brest s'est transformé en terrain de chasse, l'après-midi du 7 décembre. Sous une pluie battante mais essentielle à l'inspiration, une demi-douzaine d'enseignants de l'IUFM et de futurs professeurs a exploré les rues et les venelles du quartier, pour nourrir son imaginaire dans le but de rédiger des haïkus. Cécile Bramé et Serge Aubrée, respectivement secrétaire et président de l'association les Amis de Recouvrance ont accompagné le groupe, sous l'oeil avisé d'Alain Kervern, pour lui faire partager l'histoire de la Tour Tanguy, de l'église Saint-Sauveur et de l'une des plus anciennes bâtisses de Brest, la maison dite « à Bruslé » située dans la rue Lars près de l'ancienne prison de Pontaniou. La rue de Saint-Malo n'a pas non plus été oubliée, tant son architecture et l'ambiance que ses vieilles pierres dégagent, tranchent avec le reste de la ville. Aude Le Gall, future enseignante originaire de Saint-Brieuc, a eu, un instant, « l'impression de faire un voyage dans le temps ». C'est dans cette rue, par exemple, qu'on trouve l'origine de l'expression « tenir le haut du pavé », c'est-à-dire appartenir la la haute société. « Aux XVIè et XVIIè siècles, a expliqué Cécile Bramé, les femmes de la haute société avaient la jupe plus longue que les femmes issues du peuple, et elles marchaient sur la partie haute de la rue de Saint-Malo, pas dans le ruisseau central ».

Après une heure trente de balade poétique, les participants sont revenus au local des Amis de Recouvrance. Ils ont composé chacun trois haïkus, puis ont élu leurs préférés. Pour l'anecdote, Claire Bervas, enseignante à l'école Jean Rostand et formatrice à l'IUFM, a fait de manière inconsciente, référence au Barzaz Breiz, ce recueil de chants populaires écrit par Théodore Hersart de la Villemarqué en 1839. Voici ce qu'elle a rédigé :


Sept bourrasques grises,

Montent et descendent,

Le long des gouttes


« Nous nous sommes déplacés dans un quartier qui monte et qui descend, il pleuvait, il y avait du vent, c'est nous les bourrasques » a expliqué Claire Bervas. Cette femme très motivée attend beaucoup de cette forme poétique pour travailler avec ses élèves. « La construction du haïku est très méthodique, dit-elle, l'enfant comprend vite sa structure. Par sa brièveté, on peut faire passer des images facilement, et développer une sorte de choc poétique ».

Christophe Pluchon

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