Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 mars 2006 6 18 /03 /mars /2006 09:48
Intimement liée à celle de DCN, l'histoire de la construction et de la réparation navale brestoise regorge d'anecdotes passionnantes, de « plans de charge assurés pour les prochaines années », mais aussi de nombreux coups durs, de grèves longues qui ont laissé des traces dans l'inconscient collectif. On se souvient par exemple de la grande manifestation « Brest Debout », en 1997, en réaction au plan Millon de restructuration des industries de la Défense. Place de la Liberté, 25 000 personnes, dont de nombreux élus, avaient fait corps pour réclamer au gouvernement des mesures de soutien. Les salariés de la métallurgie avaient même fait le siège de la mairie durant quatre jours. Les beaux discours ont laissé place au désarroi : une vingtaine d'entreprises, employant 1 200 personnes, fut contrainte de mettre la clé sous la porte...

Aujourd'hui, la page n'est pas tournée, puisque le port ne cesse de perdre des effectifs. Entre cinq cents et mille ouvriers de la sous-traitance travaillent actuellement pour l'arsenal en fonction des chantiers, alors que la Sobrena (ex-AFO et ex-ARNO), surtout présente dans la réparation navale civile, emploie 250 personnes.

D'anciens métallos, qui ont pour la plupart cessé leur activité en raison des mesures amiante, se sont promis de récolter, puis de rassembler les témoignages de cette vie ouvrière en vue de transmettre cette mémoire, leur mémoire. Régulièrement, ils se retrouvent au 14 de la rue Amiral Troude, au port de commerce, dans les locaux de la caisse à clous.

L'association regroupe des structures qui veulent développer le lien social. Avenir aide les salariés victimes de licenciements, tandis qu'ASC3A s'occupe des ouvriers en cessation anticipée d'activité amiante. L'Amicale des retraités de la Sobrena, et Merlin Inter-CE (comités d'entreprises) font aussi partie de la caisse à clous. En tout, près de quatre mille personnes peuvent venir y chercher un accompagnement pour rédiger un CV en vue d'une reconversion, ou se former auprès des anciens. « En relation avec les structures de quartier, nous accueillons aussi des jeunes intéressés par les métiers manuels, explique Serge Boubennec, président de la caisse à clous. Pendant les vacances de février, sept personnes sans orientation définie sont venues voir en quoi consistait le travail d'un électricien, d'un tuyauteur, ou d'un soudeur sur un bateau ». Et cette inter-génération trouve des applications concrètes dans l'atelier où chaque mercredi après-midi, un char à voile s'assemble grâce aux conseils des anciens et à la dextérité des « stagiaires ».

« L'idée de réaliser un CD Rom est née de cette effervescence, à l'automne dernier, se souvient Serge Boubennec. En entendant les gens parler, et en voyant le plaisir qu'ils avaient à raconter leurs histoires, nous nous sommes dit qu'un tel support permettrait à ceux qui ont travaillé dans la navale de se sentir moins isolés, et que nous pourrions intéresser un public plus large à nos métiers ».

Si vous avez un témoignage, quel qu'il soit, à apporter, vous pouvez joindre l'association au 02 98 80 22 24, de 9h à 12h et de 14h à 18h, ou sur le site internet : www.avenir.infini.fr/


Gildas Février : « on allait au travail avec joie »
.


A 53 ans, cet ancien soudeur-coque fait partie des bénévoles chargés de réunir les documents qui permettront de réaliser le CD Rom. « Tout ce qui est en rapport avec la navale nous intéresse, dit-il. Photos de pétroliers, de méthaniers, de pièces réparées, d'hommes au travail, mais aussi articles de presse, vidéos... »... Gildas Février garde un très bon souvenir de l'ambiance qui régnait sur le port grâce aux collègues de boulot. « Il y avait toujours quelqu'un pour vous remonter le moral, se souvient-il, mais surtout une entraide qu'on ne retrouve pas forcément partout. Quand quelqu'un était en difficulté, on ne le laissait jamais seul dans la panade. Le métier était dur, mais on n'y allait pas en marche arrière. Il y a avait toujours le clown de service pour amuser la galerie ! ». L'esprit dans la construction et la réparation navale a changé aujourd'hui, selon Gildas Février. « Les gens sont individualistes et essaient de tirer tout à eux, de ne pas partager, dit-il. La pression est forte aussi, pour monter dans la hiérarchie ».

Gildas Février est aujourd'hui en cessation anticipée d'activité. L'amiante qu'il a côtoyé pendant trente années, d'abord pour le compte de l'arsenal, puis de la Sobrena, est passée par là. Et quand on évoque le retour du Clémenceau, et la possibilité de monter un chantier de déconstruction de navires sur Brest, l'ancien ouvrier ne cache pas son émotion. « On s'aperçoit que les bateaux étaient bien amiantés, dit-il. Pendant des années, on a soutenu que ce n'était pas si grave. Le retour du porte-avions nous prouve le contraire. C'est une forme de reconnaissance pour les ouvriers qui ont travaillé pendant des années dans un air vicié. Aujourd'hui, on parle de déconstruire les bateaux à Brest. Pourquoi pas, si les précautions sont prises, car ça peut nous apporter du travail ».

Bernard Guégan : « je ne regrette rien ».

Le destin en décide parfois autrement : cet ancien tuyauteur originaire de Lorient, licencié il y a quatre ans suite au dépôt de bilan de son entreprise (Eitom), n'avait vraiment pas prévu de rester plus de trente ans à Brest ! Nous sommes au début des années 70. « J'étais mécanicien, dit-il. Après quatre années dans la marine marchande, à la Compagnie Générale Transatlantique, j'ai recherché une activité à terre. A cette époque-là, les équipages sur les bateaux étaient de plus en plus réduits, et les forges d'Hennebont venaient de fermer. J'ai donc été contraint de quitter mon Morbihan natal ».

Au début, Bernard entretient des escorteurs rapides. Il sourit. « Nous étions matelotés (pris en main) par des ouvriers professionnels, plus âgés que nous. Avec eux, j'ai appris les astuces du métier, et au bout d'un an ou deux, j'ai travaillé tout seul et formé à mon tour d'autres gars ». L'ancien tuyauteur applaudit lui aussi la solidarité sur les chantiers. « Nous donnions souvent un coup de main aux collègues qui n'étaient pas de la même entreprise sous-traitante, malgré la concurrence féroce entre les sociétés pour garder les marchés. Souvent, on travaillait dans un endroit restreint : il fallait démonter, voir l'état des tuyaux, les emmener à réparer à l'atelier... c'était dur, mais je ne regrette rien ».

Christophe Pluchon

Partager cet article

Repost 0

commentaires