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23 juin 2006 5 23 /06 /juin /2006 20:23

Il y a quatre ans, Carolina Díaz intégrait l'équipe de Ti Ar Vro Leon à Lesneven pour mettre en relation les différents acteurs de la culture bretonne. Cette militante se bat pour le respect des langues minoritaires avec pour atout, son regard (très affûté) de galicienne.


Du haut de ses 29 ans, cette jolie brune à la silhouette élancée n'a pas la langue dans sa poche, au sens propre comme au sens figuré.

Née à Madrid de père galicien et de mère originaire de Castille-la-Manche (une autre des dix-sept communautés autonomes espagnoles*), Carolina Díaz García-Muñoz se destine d'abord à une carrière de traductrice. En 1999, elle saisit l'opportunité de partir étudier durant neuf mois en France grâce au programme européen d'échange Erasmus, et à un partenariat entre les facultés de Vigo et de Brest.

En plus de l'espagnol et du galicien (les deux langues officielles dont l'enseignement est obligatoire à l'école), et de l'anglais adopté dès le lycée, la jeune femme aux racines celtes approfondit son français et décide « tout naturellement » d'apprendre le breton, une langue dans laquelle elle s'exprime aujourd'hui parfaitement. Elle a seulement gardé l'accent ibérique. « J'étais en Bretagne, explique Carolina Díaz. C'était évident pour moi de parler la langue des habitants de cette région. Nous, les galiciens, nous avons sans doute plus de sensibilité pour la culture d'autrui ».

La jeune animatrice juge vital que les bretons connaissent leur propre langue, ne serait-ce pour les noms de lieux. « Quand on veut construire une maison, dit-elle, si l'endroit s'appelle Keravel, c'est certainement parce qu'il y a beaucoup de vent ! Mais pourquoi voulez-vous que les gens s'approprient une langue et une histoire qui, pendant longtemps, n'ont plus été enseignées à l'école ? Si on ne connaît pas son passé, on ne peut pas aller de l'avant ».

Située au nord-ouest de l'Espagne, la Galice (dont la capitale est Saint-Jacques de Compostelle) bénéficie du statut de communauté autonome depuis le 28 avril 1981. « Nous avons un gouvernement et des compétences que la Bretagne réclame aujourd'hui, regarde amèrement Carolina Díaz. Je suis proche du bloc nationaliste galicien. J'estime que les habitants d'un pays ont le droit de décider de leur avenir par l'intermédiaire des communes, des régions. Mais pose-t-on vraiment la question au peuple breton ? »

Ainsi, pour Carolina Díaz, défendre une langue ou une culture, c'est nécessairement un combat politique. « Chez vous, constate la jeune femme (au risque, glisse-t-elle, de fâcher), il y a beaucoup de tabous, par exemple une vision négative de la politique et du militantisme. Je ne comprend pas puisque la politique, c'est la vie de la cité. Elle appartient à ses habitants. En Espagne, nous avons eu la dictature franquiste qui a sans doute maintenu ce fort esprit militant. Et puis, en France, en Bretagne, il faut être bien avec tout le monde dans sa façon de parler. Or, on peut avoir des points de vue différents tout en respectant l'autre. C'est important cette diversité ! »

Si Carolina Díaz se félicite que l'Espagne ait ratifié la charte européenne des langues régionales ou minoritaires, elle déplore aussi que le président Chirac en ait abandonné l'idée pour ne pas mettre en péril l'unité de la République. « L'Etat français aime se regarder, dit-elle. Il est trop centralisé. Accepter ses minorités, c'est ce qui fait l'intérêt d'un état. Il faut que les peuples breton, basque, alsacien, corse et j'en oublie, se fédèrent pour que la France les reconnaisse enfin. Les drapeaux gwen-ha-du dans les clubs de foot, ce n'est pas du folklore, c'est la preuve qu'il y a une identité forte. La langue bretonne n'appartient pas qu'au domaine culturel, ce sont aussi les entreprises, c'est le sport : à quand des affiches écrites en breton pour annoncer des compétitions ? Il faut que ça vienne de l'intérieur. Vous savez, l'Etat espagnol a demandé au Parlement Européen de traduire les textes de la charte des langues minoritaires en catalan, galicien et basque. Et qui s'est opposé à cette requête ? La France ! ».

Profondément convaincue, Carolina Díaz répond toujours présente quand il s'agit de signer une pétition pour la création du nom de domaine internet « .bzh », ou pour réclamer l'ouverture d'une école Diwan. « Cette défense des minorités est un bon exemple pour les bretons de souche qui ont oublié leur vraie identité, soutient son amie, la bulgare Martina Filipova, arrivée en même temps qu'elle dans le Finistère. Je trouve très courageux de sa part d’être une galicienne, en France, qui parle breton et qui défend l’identité bretonne ».

Dans les yeux gris-verts de Carolina Díaz se reflète aussi l'aspiration à vivre dans un monde plus juste. Profondément européenne, cette « immigrée en Bretagne » comme elle se définit, soutient le droit de chacun à habiter où il veut. Et quand son entourage lui fait remarquer qu'elle est sans doute un peu trop utopique sur plein de sujets, elle invite à méditer cette maxime souvent énoncée par son père : « Etre utopique, c'est travailler pour changer la réalité ». La lectrice de galicien à l'université de Rennes 2 Olga Novo lui rend ainsi hommage : « la leçon vitale de Carolina Díaz, dit-elle, est une double leçon de liberté, d’effort, de raison passionnée, de progrès indéfini, d’ouverture enracinée. Malgré tout. Malgré tous ceux qui ne veulent pas voir la richesse qui les entoure et préfèrent le quadrillage à la spirale qui fait tourner la vie dans le sens de la recherche continue, de la découverte ici et ailleurs, du mouvement centrifuge qui nous porte toujours plus loin ».

Pour toutes ces raisons, Carolina Díaz ne mâche pas ses mots concernant la défense des droits humains (et pas seulement de l'homme, en dépit du grand H dont on l'honore). « Je suis féministe, lâche-t-elle, c'est une évidence pour moi, même si ici, c'est encore un gros mot ! Par exemple, les femmes mariées savent-elles qu'elles ne sont pas obligées de prendre le nom de leur mari et ainsi, de perdre une partie de leur identité ? »

Si elle a longtemps mis de côté les tâches ménagères (par réaction au fait que seule la gent féminine semblait capable de les assumer), Carolina Díaz découvre depuis l'hiver dernier le plaisir du tricot, grâce à sa mère et à sa grand-mère. « J'ai fait des écharpes, et j'ai commencé un pull en laine » confie-t-elle sans honte. Ses autres distractions sont la musique (traditionnelle et du monde, qu'elle dit écouter selon son humeur), mais elle ne joue pas à proprement parler d'instrument. « J'avais commencé la gaïta (cornemuse en espagnol), se souvient-elle, et je n'ai pas continué. Mais quand je rentre chez moi, je suis toujours avec des musiciens, alors je prends tout ce qui traîne et j'essaie : pandeireta (tambourin), cunchas (coquilles Saint-Jacques), culleres (cuillères en bois), et ma voix qui est le premier instrument des êtres humains, mais je chante très mal ! »

L'animatrice de Ti Ar vro Leon est bien décidée à nous sonner la cloche pour bousculer notre conscience. C'est un peu comme si l'entêtement des bretonnes avait déteint sur elle... Tudi Kernalegenn, enseignant en science politique à l'université de Rennes 2 le clame haut et fort : « j'espère que son engagement donnera honte à tous les bretons qui ont abandonné leur propre langue et qui n'essaient même pas que leurs enfants puissent l'apprendre ! »


Christophe Pluchon


Contact :

Ti Ar Vro Leon, 12 rue de la Marne, 29260 Lesneven. Tél : 02 98 83 30 41 ou tiarvroleon@wanadoo.fr


* Les communautés autonomes, qui disposent entre autres d'un gouvernement et d'un parlement, exercent des responsabilités pleines et entières en matière d'éducation, de santé, d'industrie ou d'emploi. Elles ont été autorisées par la Constitution de 1978. L'Espagne est l'un des pays les plus décentralisés d'Europe.

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commentaires

Y 19/04/2007 17:11

Ah, sacré Kef ! Toujours aussi bon !
Sinon, le mot "région" ne me semble pas faire partie du vocabulaire de Mme Diaz.
Nation, pays, Bretagne, oui.
 

Queff 03/09/2006 09:41

Je te renvoie à mon commentaire du 14 juillet dernier intitulé "Vive le breton"