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28 juillet 2006 5 28 /07 /juillet /2006 15:34

Ecouter un extrait de l'interview diffusée sur RCF Rivages :




Depuis l'avènement du numérique, la photographie dite traditionnelle est dans une très mauvaise passe. Qui peut aujourd'hui retaper le vieux Rolleicord du grand-père qui a immortalisé la communion du fiston en 1962, et dont l'optique est toujours compétitive ? Gérard Martinez s'est lancé dans l'aventure il y a douze ans à Brest... Réparateur photo indépendant, une espèce en voie de disparition.




L'atelier de Gérard Martinez est un vrai capharnaüm, et il s'en félicite ! Imaginez un profond local bardé d'une lumière blanche artificielle, avec, de gauche à droite, trois longues rangées où s'entassent, pèle-mêle, boîtiers argentiques mais aussi numériques, zooms et autres flashs, en attente de réparation ou que leurs propriétaires viennent les chercher. Remarquez aussi, plus au fond, un empilement d'amplificateurs et de platine-disques, car Gérard Martinez, 51 ans, met ses compétences en électronique au service des particuliers et des fabricants comme Cabasse, une référence !

« Il n'y pas de petite ou de grosse panne, se plaît à dire l'artisan, il n'y a que des gens embêtés ! » Depuis le 4 janvier 1994, date à laquelle il ouvre son atelier « Armor Son Photo » dans une venelle du quartier de Lambézellec à Brest, il réconforte une clientèle tant passionnée que nostalgique, une clientèle venue de tout l'ouest breton et qui comme lui, se sent mal à l'aise dans une société dopée au tout-jetable. Comme lui, elle ne peut se contraindre à se séparer de ses trésors, quitte à payer parfois le prix fort pour leur donner une nouvelle vie. « Je sens une perte de valeurs dans notre société, lance Gérard Martinez. Dans les magasins, on incite le consommateur à se mettre au goût du jour, souvent contre sa volonté. Or, c'est lui qui a l'argent. Il a une puissance qu'il ignore pour inverser le cours des choses ! Ce monde que j'ai laissé faire me navre. C'est l'humain qui s'en va. Les élections présidentielles approchent, j'ai des enfants en âge de voter, mais je ne vois aucun candidat valable. Il faut quelqu'un qui écoute les français, mais qui sache aussi leur mettre le pied aux fesses ! »

Gérard Martinez avoue à demi-mot que depuis quatre ans, il a vraiment des difficultés à joindre les deux bouts. « Changer un afficheur d'appareil photo numérique coûte 178 euros. A quoi bon faire réparer pour ce prix, s'interroge-t-il. Autant racheter du neuf ! D'autant qu'en général, l'électronique est fiable. Je répare surtout des boîtiers qui ont reçu des chocs. Le meilleur investissement à faire pour un appareil photo numérique, c'est une coque rigide ! »*

Certains particuliers, fidèles, ne jurent pourtant que par ses talents et son savoir. Joël Nédélec, par exemple, lui dépose régulièrement des projecteurs Super 8 et de la hifi haut de gamme. Du point de vue de ce mélomane fana de chanson française, « le haut de gamme, c'est l'assurance de trouver des pièces détachées plusieurs années après. En occasion, ajoute-t-il, je suis confiant puisque Gérard Martinez a un réseau, et surtout du flair pour réussir à réparer toute sorte de matériel. Et ça vaut le coup d'attendre car les prix sont compétitifs, et l'homme très sympathique ! »

Les professionnels aussi, tirent leur chapeau à cet artisan aux doigts d'or. « Il est super-compétent, confie Catherine, responsable du rayon photo d'Easy Cash à Brest-Kergaradec. Nous lui déposons de temps en temps des appareils d'occasion. Il a vraiment l'esprit de service, et cherche une panne jusqu'à ce qu'il la trouve. Si c'est trop cher à réparer, il le dit aussi à ses propres clients, en toute franchise ».

Né au Maroc, cet ancien dessinateur-projeteur en bureau d'étude profite des quelques subsides versés aux salariés de la sous-traitance de l'arsenal de Brest, au moment de la construction du porte-avions Charles-de-Gaulle, pour donner naissance à un projet qui le torturait depuis longtemps. « Je suis revenu à mes premiers amours, se souvient Gérard Martinez. A Tarbes, déjà, j'avais monté un atelier de réparation hi-fi vidéo avec un copain, et puis je m'occupais d'un labo photo dans une MJC ». S'il adopte plus tard la Bretagne, c'est pour sa lumière et pour ses habitants. « Les gens qui font de la photo sont toujours intéressants » plaisante cet admirateur (« limite maniaco-dépressif » précise-t-il) de la marque japonaise Pentax.

La loupe d'horloger, qui grossit dix fois, quitte rarement les yeux pourtant fatigués de l'artisan... Amoureux du travail bien fait, Gérard Martinez ne ménage pas sa peine pour huiler un mécanisme délicat, quitte à y passer beaucoup de temps. « Certains Nikon mécaniques, explique-t-il, si on ne place pas les trois doigts au bon endroit quand on démonte le capot, on passe l'après-midi à quatre-pattes à chercher les ressorts qui sont partis. C'est la ruse de certains constructeurs. Rien que ce matin, j'ai mis trois heures à remonter une bille sur un zoom ». Si Gérard Martinez n'avait pas fait d'aïkido par le passé, sans doute aurait-il envoyé « valser » cet objectif... Mais il n'est pas un surhomme et comme pour tout être humain, sa patience a des limites. Yves Simon, le célèbre collectionneur de Bourg-Blanc** reconnaît qu' « il ne faut pas lui casser trop les pieds ».

Pour se décontracter après une journée de travail, Gérard Martinez a un truc : il regarde grandir ses banzaïs. « Ce sont les arbres à penser comme disent les Japonais. Ce n'est sans doute pas banal, explique-t-il, mais j'adore prendre des clichés des jardins. Sur Brest, il y a une multitude de jardins cultivés, de jardins de curé qui méritent qu'on les photographie. Dans un autre domaine, l'un de mes clients a commencé, comme cela, à inventorier les escaliers ».

L'autre dada de Gérard Martinez, c'est bien sûr la musique... pardon, la musicalité, comprenez « le bon son ». Vive le CD ! diront certains. Mais le technicien, nostalgique du temps passé, répondra qu'il préfère « le rendu moins froid » du disque vinyle. D'ailleurs, il dispose d'un stock de deux cents références de courroies de platine-disques, et d'une machine pour les fabriquer...

Le dépanneur agréé Cabasse (mais uniquement pour l'électronique) ne possède pas d'enceintes de la marque brestoise. Et pourtant, il a souvent réparé et assemblé ce maillon essentiel dans le rendu d'une enregistrement. «  Une fois, se souvient-il, j'ai monté des enceintes dites de combat. C'était pour un copain fan de musique métal. Il a quand même réussi à me cramer deux fois les tweeters, malgré les sécurités ! »

Gérard Martinez s'interroge beaucoup sur l'avenir de sa profession. Peu de jeunes sont intéressés pour reprendre le flambeau. « J'ai eu un stagiaire une fois, se souvient-il. Il a très bien travaillé, mais a préféré partir exercer dans l'électronique automobile »... Dans l'ouest breton, seuls trois ateliers indépendants se partagent le marché de la réparation photo argentique et numérique : Gérard Martinez à Brest, donc, mais aussi Bernard Réparations à Morlaix et Focale 22 à Kerfot, dans les Côtes d'Armor.


Christophe Pluchon


Contact :

Armor Son Photo, 7 rue Ernest Renan, 29200 Brest. Tél : 02 98 47 47 85.


* 4,58 millions d'appareils numériques se sont vendus en France l'an dernier, contre 272 000 pour leurs homologues à bobine (source SIPEC).

** Yves Simon détient 2 900 appareils photos, caméras et agrandisseurs anciens. 1 200 de ces pièces alimenteront un musée dans la commune de Bourg-Blanc, au début de l'année prochaine.



Ecouter un extrait de l'interview diffusée sur RCF Rivages :




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