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2 mai 2008 5 02 /05 /mai /2008 07:25

 



Ecouter un extrait de l'interview diffusée sur RCF Rivages :




La photographe Michèle Le Braz vit à Brest depuis huit ans. Dans ses derniers livres et ses expositions, elle témoigne en noir et blanc de nos rapports à l'animal et à la nature.


Aller au devant des paysans célibataires de la côte léonarde fut au début, une épreuve pour Michèle Le Braz. «La timidité, une crainte incompréhensible me tétanisaient » confie-t-elle. Ce thème des paysans authentiques, hommes en voie de disparition l'attirait depuis de longues années. Elle a du se faire violence pour les aborder jusqu'à découvrir des êtres remplis de gentillesse mais que la présence de l'appareil photo rendaient parfois méfiants. « Il m'a fallu expliquer ma démarche, les rassurer sur mes intentions, avancer à petits pas pour établir une relation de confiance. J'y suis arrivée à force de respect, de constance et d'écoute. J'ai voulu comprendre pourquoi ils avaient choisi de rester vivre dans la ferme ancestrale, de continuer le travail ingrat des aïeux, et de terminer leur vie dans une solitude parfois très violente ». Réponses souvent évasives, empreintes de non-dits, ces hommes de tradition, de devoir et d'abnégation sont issus d'un monde où la plainte, le sentiment et le laisser-aller n'ont jamais eu leur place. « Ils ont souvent acquis au contact de la nature et de l'animal une remarquable sagesse, poursuit Michèle Le Braz. Mon regard est aussi un travail sur le silence, la lenteur, la beauté et la banalité ». L'artiste cherche actuellement un éditeur pour ce travail au titre provisoire «Les silences de la terre » qui comprend plus d'une centaine de photographies.

L'album « Regard sur soies », paru en 2000, traite de la vie d'un animal devenu le stigmate de la déchéance. Michèle Le Braz a voulu parler, à travers le cochon, du rejet de l'Autre, de l'abandon, de la cruauté. La photographe immortalise les conditions de vie de cette bête qui ne trouve grâce qu'auprès des enfants. « Ensuite, sans que l'on sache pourquoi, on le méprise, on l'injurie, on se défoule sur lui avec agressivité et méchanceté. Est-ce la parole des adultes qui transforme ainsi l'opinion et le comportement des enfants ? »

Dans tous les lieux dans lesquels elle s'est rendue, Michèle Le Braz dit avoir découvert « des animaux drôles, intelligents et attachants qui ont gardé l'innocence originelle, celle-là même que tous les hommes ont perdu ». Albertina Locks dans le magazine « Photos Nouvelles » de février-mars 2001, salue « la prouesse artistique de redonner au cochon une dignité et une tristesse à la limite du soutenable ». Michèle Le Braz n'est pas pour autant une militante de la cause animale. « Je ne juge pas, j'essaie de donner à penser. A chacun de réagir comme il le veut ».

La photographe voit le jour à Quintin, dans les Côtes d'Armor. Elle passe ses trois premières années dans l'appartement situé au-dessus de la pharmacie paternelle. Puis elle part vivre à Brest où elle fait toutes ses études. Sa passion pour la photographie débute avec la naissance de ses enfants qui seront ses premiers modèles. Héritage inconscient d'une maman qui a fait de nombreuses et très belles photographies de sa progéniture ? La découverte de la photographie est pour Michèle Le Braz une expérience magique, un moyen d'expression indispensable à son équilibre. « La prise de vue est un moment hors du temps, un dialogue, un échange silencieux entre l'être vivant et moi, qu'il soit humain ou animal ». Son travail consiste à sculpter de manière expressive l'ombre et la lumière, à exprimer ses bonheurs, ses rebellions, ses interrogations. Michèle Le Braz déclenche pour « se consoler d'être en vie », pour trouver l'harmonie qu'elle ne trouve pas sans la pratique de son art.

L'émotion, l'attention à l'Autre étant ses priorités, les valeurs de respect et de simplicité se retrouvent dans la façon qu'a l'artiste de pratiquer la photo. Ainsi, elle travaille en noir et blanc pour "privilégier l'essentiel", et toujours sans flash pour "ne pas déranger ses modèles". Comme elle est souvent confrontée à des conditions de lumière difficiles, elle utilise les optiques très lumineuses de son Leica. Clairs-obscurs, intérieurs sombres des fermes, Michèle Le Braz aime les ambiances secrètes et un peu mystérieuses.  "Je possède un numérique dont je me sers surtout pour les photos de famille, pour faire des images colorées, explique la photographe. Mais j'aime beaucoup le travail de laboratoire, ce moment unique où l'image apparaît dans le révélateur, la naissance d'un tirage, d'une histoire, peut-être l'ébauche d'un livre. Le numérique ne pourra jamais m'apporter une telle émotion et, pour l'instant, je privilégie la chaleur, la sensualité, la beauté du papier barytée ».

Pour Michèle Le Braz, le numérique et l'argentique ne doivent pas être mis en opposition. Ce sont deux pratiques totalement différentes qui devraient pouvoir vivre en bonne intelligence. « Malheureusement, derrière tout cela il y a des intérêts économiques, politiques, culturels et je crains que nous assistions actuellement à l'agonie de l'argentique. Sauf si certains galéristes ou directeurs de lieux d'exposition acceptent encore des travaux comme ceux que je réalise".

Quatre ans après la parution de "Chevaux du bout du monde", en 2002, l'artiste, qui manie aussi bien la plume que le déclencheur, a fait paraître "La robe abandonnée". Cet album est un hymne à la beauté, celle du cheval et de la femme réunis, photographies de courbes, de chevelures et de crinières, de regards ... Avec des mots particulièrement bien choisis, Michèle Le Braz nous donne quelques éléments pour accéder à son univers, par exemple lorsqu'elle écrit dans sa préface : "Cet album est mon plaidoyer pour un corps sans entraves, délivré du harnais pesant infligé par l'homme qui, pour assouvir ses convoitises et ses fantasmes, a "objetisé" et assujetti ces deux êtres vivants".

C'est sur les dunes de Landunvez, près de la chapelle de Saint-Samson, que Michèle Le Braz a établi un dialogue avec "ces gros chevaux ronds qui ne sont que tendresse et gentillesse". "J'ai vécu, pendant près de huit ans, une passion que je ne comprends toujours pas aujourd'hui. Mon grand-père paternel aimait les chevaux de trait bretons. Peut-être m'a t-il chuchoté des merveilles à l'oreille dont je ne me souviens pas ?" Dans le livre de Karine Lou Matignon, "Sans les animaux, le monde ne serait pas humain", elle avoue que ce sont ces chevaux qui l'ont ramenée à la vie.

Michèle Le Braz a réalisé des milliers de photos sur des thèmes aussi variés que ceux de l'humain, l'animal et la nature. Il y a quelques mois, elle a commencé une rétrospective. Elle passe des journées entières dans son labo, dans le silence et dans le "noir créateur" à réaliser des tirages de format 30x40 à partir des négatifs qui la touchent le plus, souvent des images intemporelles qui n'ont pas vieilli avec les années. Car Michèle Le Braz craint de ne plus pouvoir se procurer de produits de développement dans un proche avenir. C'est aussi, pour l'artiste, l'occasion de faire le bilan de plus de trente années consacrées à la photographie.

Imprégnée d'humanité, ne recherchant jamais le sensationnel, Michèle Le Braz est toujours à l'écoute des jeunes photographes. Plusieurs étudiants ont réalisé leurs mémoires de fin d'études sur son travail.



Christophe Pluchon (mai 2008)

 

 


Internet : www.michele-lebraz.com


Bibliographie 


Rue des Scribes Editions : Chevaux du bout du monde - 1998, Regard sur soies - 2000, La robe abandonnée - 2002 

Editions du Chêne : Chevaux du bout du monde - 2006 (nouvelle édition)


 


Christophe Pluchon


 

Ecouter un extrait de l'interview diffusée sur RCF Rivages : 




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