Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 juin 2005 7 19 /06 /juin /2005 11:49

Originaire de Plouvien, très sensible à la cause des langues minoritaires, cette jeune comédienne de la compagnie franco-chilienne La Obra intervient dans les collèges et lycées pour créer avec les élèves, des pièces de théâtre en breton. Le 18 mai, elle décrochait le 1er Prix de l'Avenir de la Langue Bretonne, dans la catégorie « particuliers » (décerné par le Conseil Régional et l'Office de la Langue Bretonne).

Photo-010.jpg

Pourquoi avez-vous pris fait et cause pour la langue bretonne ?


Céline Soun : ma mère avait envie que j'apprenne le breton. Elle a parlé la langue durant toute son enfance. Je pense qu'elle a voulu me le transmettre sans passer par quelque chose de très officiel, sans doute car le breton était mal vu. Comme elle ne savait pas trop comment, elle a contacté Soeur Anna-Vari Arzur à Plouvien. Au départ, elle venait à la maison. Ensuite, elle a fondé Skolig-al-Louarn, et j'y ai suivi des cours, tous les samedis, de mes 6 ans à mes 12 ans. J'étais contente de faire du breton, ça me paraissait absolument normal parce que j'entendais parler breton tout le temps, j'avais envie de comprendre les adultes.


Que vous a apporté Skolig-al-Louarn ?


Céline Soun : ce qui était très positif, c'est qu'on approchait la langue par le jeu, par la chanson, c'était très ludique, ça a créé un lien affectif. Au collège, à Plabennec, j'ai arrêté pendant deux ans, et j'ai repris en 4è-3è. Mais nous n'étions que deux à apprendre le breton, on éprouvait même une certaine honte d'aller en cours, c'était démotivant, car c'est un âge où l'on a besoin d'être comme les autres ! Pourtant, c'est une partie de notre personnalité, de notre civilisation, c'est comme demander à quoi sert l'histoire-géo ou les mathématiques ! Le breton a une valeur émotive, il est très présent dans les noms de lieux par exemple.


En 1998, vous êtes allée au Chili, pendant l'été, pour servir dans un centre de réhabilitation pour des jeunes en difficulté. Vous étiez passionnée par l'Amérique Latine. A partir de là, vous dites que vous êtes devenue bretonne, que vous avez découvert votre propre culture. Pourquoi ?


Céline Soun : quand on est loin de chez soi, on se rattache à une identité sans s'en rendre compte. En revenant du Chili, j'ai eu envie de visiter la Bretagne, de réapprendre la langue de façon plus soutenue. La découverte d'une autre culture, d'autres façons de voir le monde, fut une expérience très forte, c'était à Concepcion, au sud de Santiago. Je suis partie avec l'association ONG Proyecta. Je suis retournée pendant quatre ans là-bas, pour travailler avec La Obra, une troupe que l'on a depuis, transformé en compagnie théâtrale franco-chilienne. Et quand je suis arrivé là-bas, j'ai pris une claque ! J'ai découvert une vie d'une grande simplicité, ainsi que le travail en communauté. Je me suis rendu compte que j'avais énormément de choses à apprendre, et finalement peu à apporter, ou alors en tant qu'être humain, un autre regard sur l'Europe et sur le Chili aussi.


La troupe La Obra, où vous êtes maintenant comédienne, a été créée par des chiliens. Ensemble, vous avez travaillé lors d'un premier projet sur la lutte des indigènes mapuches qui, comme les bretons, se battent pour défendre leur identité.


Céline Soun : les bretons ont rejeté leur langue, par honte, au profit d'une culture soi-disant plus moderne. C'est ce que vivent les mapuches en ce moment, mais ils sont tellement pauvres qu'ils se battent d'abord pour récupérer leurs terres et pouvoir vivre plus dignement. Du coup, la partie culturelle et donc linguistique se perd très sérieusement. Par exemple, une fois par an, se déroule une manifestation qui s'appelle Nguillatun, c'est un rite que les mapuches réalisent en honneur à la terre pour favoriser les cultures pour l'année à venir. Il se fait traditionnellement dans leur langue, le mapudungun. Le problème, c'est que les enfants ne le parlent plus, et les grands-parents non plus avec eux, parce qu'ils considèrent que c'est une contrainte pour leurs petits-enfants, et qu'il vaut mieux qu'ils s'expriment correctement en espagnol. Les mapuches sont un million au Chili, c'est la communauté indigène la plus importante. Alors qu'en Bretagne, l'identité est d'abord dans les gens, moins dans un espace, chez les mapuches, elle est dans la terre.


Avec La Obra, il y a deux ans, vous avez monté une pièce de théâtre, « les racines du silence », en quatre langues : espagnol, français, breton et mapudungun. Quelle en est l'histoire ?


Céline Soun : elle traite des rapports entre les cultures mapuche et bretonne, et du lien entre l'homme, sa terre et sa langue. Le texte a été écrit par l'un des acteurs de la troupe, Luis Barrales. Il est parti de l'histoire de deux enfants, l'un breton, l'autre mapuche. Ils grandissent de manière semblable par rapport à la langue et à la culture. Chacun des enfants est puni à l'école parce qu'il ne parle pas bien l'espagnol ou le français. Il ne comprend pas pourquoi on le gronde. Ensuite, c'est le rejet, la honte de sa propre culture, l'incompréhension. Puis, après avoir renié sa culture, l'enfant devenu adulte s'engage pour la défendre ou l'oublie tout à fait. En fait, le but de la compagnie La Obra, c'est de lier l'Amérique Latine et l'Europe, par des échanges, de travailler pour le développement social de l'Amérique Latine, et de permettre aux individus de s'épanouir, grâce au théâtre. La troupe est composée de chiliens et de français.


Au Chili, comment les différentes communautés ont-elles perçu le spectacle ?


Céline Soun : nous avons vécu un mois à Tirua, dans une communauté mapuche afin de découvrir leur rapport au monde, leurs aspirations et leur lutte pour la récupération des terres spoliées. Par la suite, nous avons présenté le spectacle dans plusieurs communautés, au sud du Chili. A Tirua, le fait de revenir avec le spectacle a provoqué un changement radical dans la relation : la première fois, le but était simplement d'observer et découvrir la culture, et nous avions provoqué la méfiance des membres de la communauté. Ils pensaient que nous étions journalistes et que nous allions gagner de l'argent sur leur dos. Quand nous leur avons montré que, par un acte théâtral, nous pouvions aussi soutenir leur action, ils se sont senti entendus et compris et nous ont totalement admis parmi les leurs.


Et en Bretagne ?


Céline Soun : certaines personnes ont pleuré : le regard chilien sur la perte de la langue bretonne a peut-être permis d'accepter cette partie de nous que nous avons caché, par honte...


Vous enseignez aussi le théâtre en langue bretonne.


Céline Soun : j'interviens pour l'association Dihun dans les collèges et lycées privés bretons. J'ai travaillé cette année à Ste-Anne d'Auray, à Vannes, dans les collèges St François à Lesneven et St Antoine à Lannilis. Dans le cadre d'ateliers, je fais des initiations et je monte des spectacles avec les jeunes, pour provoquer des liens entre la culture bretonne et d'autres cultures. Nous avons beaucoup travaillé sur des textes de chiliens. Avec les élèves de Lannilis, la pièce traitait du Maroc et de l'immigration. L'intérêt aussi, était de faire réfléchir les jeunes sur des thèmes comme les Droits de l'Enfant, le racisme, l'injustice sociale, etc. C'est essentiel de connaître son voisin pour l'apprécier, on rompt des préjugés et on s'enrichit.


Des projets pour l'année prochaine ?


Céline Soun : poursuivre les ateliers scolaires en langue bretonne et préparer le départ au Guatemala de la compagnie La Obra dès juin 2006. J'accompagnerai également les actuels élèves bretonnants de 3è de Ste Anne-d'Auray dans la préparation de leur projet "Bretagne et Guatemala" répartis sur les trois années de lycée. Leur idée est de rejoindre la Cie La Obra au Guatemala pour trois semaines d'immersion breton-espagnol-langues mayas en avril 2007, afin d'y présenter leur nouveau spectacle, de créer des échanges avec de jeunes mayas, et de débattre du théâtre et des langues minorisées. Au Guatemala, on compte 22 langues différentes.


Christophe Pluchon

Partager cet article

Repost 0

commentaires