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12 août 2007 7 12 /08 /août /2007 15:35

Le long de nos côtes, une trentaine de goémoniers récolte à pied, sur l'estran à marée basse, les fucus et ascophyllum (goémon noir), tandis que 52 professionnels embarqués sur leurs bateaux armés du skoubidou hydraulique se chargent d'arracher les laminaires (tali) du fond de l'eau, principalement sur le nord de la Bretagne et en mer d'Iroise. Notre région produit ainsi plus de la moitié des algues au plan national et chacune a son petit nom breton. La dulse par exemple s'appelle aussi bezhin saout (« goémon à vache » car elle était autrefois donnée à manger aux animaux). C'est un peu normal car l'algue en Bretagne, c'est un peu comme l'andouille et le cidre, ça fait partie du patrimoine et on ne voit pas comment on pourrait s'en passer.

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Chaque année en moyenne, 70 000 tonnes d'algues sont décollées des rochers de ce jardin marin, dont près de 60 000 tonnes de laminaires. On compte aussi cinq à dix tonnes de fucus et un millier de tonnes de pioka ou chondrus, cette algue de couleur rouge si prisée des vacanciers car tout le monde peut la ramasser pour se faire un peu d'argent de poche. « Si l'algue prolifère en Bretagne, avec plus de 600 espèces recensées, c'est grâce à la faible immersion des fonds rocheux et au drainage constant par les courants, explique le biologiste et ethnologue Pierre Arzel. Il faut de la lumière pour que les algues puissent vivre et au-delà de trente mètres de profondeur, la photosynthèse ne peut plus se faire. La Bretagne offre des conditions idéales de développement aux algues d'origine eau froide et eau chaude. Nous avons ici l'un des plus beaux champs avec la Norvège et l'Irlande ».

Les chercheurs de l'Université de Bretagne Occidentale ont mis récemment en évidence l'existence de nouvelles espèces d'algues le long de nos côtes. Cette présence s'explique par le réchauffement climatique, « un phénomène entamé » selon Pierre Arzel. « La laminaire - laminaria digita – qui s'étendait jusqu'à l'Ile d'Yeu ne dépasse pas aujourd'hui la frontière de Quiberon, et d'autres espèces comme l'ascophyllum nodosum ont quitté le littoral sud ».

Cet or vert est utilisé aujourd'hui dans l'alimentation (en chips, ou sous forme de fines herbes), dans le secteur textile (le créateur Ted Lapidus a créé il y a dix ans des vêtements en fibres végétales à base d'algues) et en cosmétique. Les algues ont des vertus très intéressantes au niveau santé puisqu'elles facilitent l'élimination, préviennent l'hypertension, elles sont vermifuges et contiennent de la vitamine B12, essentiel au bon métabolisme des tissus nerveux. Elles renferment aussi beaucoup d'iode, de potassium et de magnésium, et c'est pour cela qu'on les utilise en thalassothérapie. Le centre de découverte des algues Thalado à Roscoff a mis au point avec un laboratoire breton un dentifrice riche en litotam (apprécié pour sa concentration en calcium) et en extraits de laminaires pour leur fort pouvoir hémostatique. « Notre clientèle est diversifiée même si beaucoup viennent de la thalassothérapie » note le responsable de Thalado, Bernard de Kerdrel. Les promoteurs des algues aimeraient bien pourtant que ses bienfaits soient reconnus par un label. L'appellation bio est impossible à obtenir car les algues ne sont pas cultivées comme le sont les légumes.

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Des débouchés prometteurs.

« Les algues fournissent plus de la moitié de l'oxygène de la planète » rappelle Bernard de Kerdrel. Elles jouent un rôle indéniable en matière d'environnement ». Le directeur de Thalado à Roscoff souhaiterait que l'on regarde de plus près les bienfaits de cette matière organique présente naturellement le long de nos côtes. Même les algues vertes, qui maquillent les plages et agressent les narines dans certains coins de Bretagne jouent un rôle majeur selon lui car elles consomment les nitrates. « On pourrait les utiliser pour faire des paillages agricoles biodégradables » dit-il.

D'autres pistes sont aussi évoquées en matière d'énergie, à l'heure où les biocarburants ont le vent en poupe, « mais leur biomasse – la quantité d'énergie qu'on peut en extraire - est trop faible » explique le biologiste Pierre Arzel. Pourtant, à Pleubian dans les Côtes d'Armor, le CEVA (Centre d'Etude et de Valorisation des Algues) attend des autorisations pour produire des algues sous une forme industrielle. « Nous espérons bien demain remplacer bon nombre de plastiques venant du pétrole, mais nous manquons de ressources et nous ne sommes pas compétitifs » explique Nicolas Blouet, animateur scientifique.

Actuellement en Bretagne, seul le wakamé, cette algue très appréciée au Japon, est cultivée en baie de Morlaix et à Saint-Malo. La société Biocéan de Roscoff loue une concession de quatre hectares entre le port en eau profonde et l'île Callot. « Nous récoltons annuellement entre dix et quinze tonnes de wakamé » explique le responsable Patrick Podeur. 80% est utilisé en alimentaire et le reste en cosmétique ». Biocéan aimerait bien pouvoir cultiver d'autres algues, comme la laminaria saccharina « pour ne plus être tributaire des marées ».

Au laboratoire de biologie marine de Roscoff (CNRS), les chercheurs se passionnent pour le système de défense immunitaire de certaines espèces, dans l'espoir un jour de pouvoir grâce à elles, guérir une grande partie des cancers.

Autrefois, l'algue était utilisée pour se soigner.

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La destination des algues bretonnes a bien évolué au cours des décennies. Francine Lautrédou, ancienne goémonière de Plouguerneau aujourd'hui retraitée, se souvient de l'activité avant la deuxième guerre. « Il fallait avoir un cheval, donc être aussi paysan. Comme au début nous n'en avions pas, alors nous déchargions à la civière. C'était très dur. Les femmes ont fait le travail des hommes ». A l'époque, la moisson s'effectue (de mai à septembre, comme de nos jours) à l'aide d'une guillotine, depuis un bateau traditionnel de 6m50 qui peut rapporter deux tonnes et demie de laminaires. « Il fallait trois jours pour sécher une marée et s'il pleuvait, c'était perdu. Quand le temps menaçait, il fallait courir et bâcher ».

Les brûlages se faisaient dans de longs fours en granite. Celui que l'on peut voir au port du Corréjou près de la maison de garde sur la dune mesure huit mètres de long. « Le goémon une fois brûlé se cristallise et on obtient des pains de soude » poursuit Francine Lautrédou. La production était envoyée dans les deux usines du secteur (situées sur la route de Lannilis et à Plouescat) pour en faire de la teinture d'iode. « C'était du désinfectant, la bétadine aujourd'hui. Nous en mettions dans du lait chaud pour faire des gargarismes et nous nous badigeonnions le thorax pour dégager les poumons ».

A l'époque, les goémoniers utilisaient aussi les algues comme engrais et les troquaient contre du bois. « C'était nécessaire pour nous chauffer car le Corréjou a été électrifié en 1954 seulement ». Les algues n'avaient pas ou peu de finalité culinaire. « Nous utilisions le pioka (goémon frisé) comme gélifiant pour faire du flan mais autrement, nous n'avions pas idée de manger les algues. Nous les récoltions pour survivre » se souvient Francine Lautrédou.

Des bateaux toujours plus grands.

Les temps ont bien changé même si le métier reste difficile. Jacky Galliou, patron-pêcheur à Plouguerneau et président des goémoniers au comité régional des pêches maritimes, a pris la relève de son père. « J'ai démarré à douze ans en séchant les algues » raconte-t-il. Aujourd'hui, il en a trente de plus et part tous les matins avant l'aube au nord des abers ou en mer d'Iroise, avec son bateau « Côte des Légendes » équipé du skoubidou hydraulique. Jacky Galliou, dans un soucis d'indépendance et pour des questions de planning, décharge aussi sa récolte, une dizaine d'heures après, avec son propre camion-benne. En dehors de la période faste, il pêche la coquille Saint-Jacques en rade de Brest. « Il y a moins de bateaux qu'autrefois, mais ils sont plus gros, explique-t-il. Sur le mien, je peux charger quarante-trois tonnes de laminaires. Les derniers navires qui sont sortis peuvent embarquer une centaine de tonnes ».

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En 1978, la « corvée » de séchage du goémon a été supprimée. La récolte part directement dans les deux usines, Danisco à La Forêt-Landerneau et Cargill à Lannilis qui extraient les alginates, ces épaississants utilisés dans l'industrie pour fabriquer du papier, du textile et même des couches pour bébés grâce à leurs propriétés hydrophiles. « L'algue bretonne a une bonne teneur en alginates et en matière sèche, précise Jacky Galliou, mais nous sommes en concurrence avec les Chiliens, les Norvégiens et les Chinois. Les Japonais récoltent des algues pour leur propre consommation et doivent même en importer ». Quant au prix, il est fixé par une commission qui regroupe les pêcheurs et qui se charge de négocier avec les industriels.

 

Les algues ou la cuisine plaisir.

Regardez bien les emballages de vos produits alimentaires. Les additifs marqués E401 à E407, ce sont des algues ! On en trouve dans le ketchup, la confiture ou dans les flans, comme épaississants par exemple. Mais les algues, on peut aussi les consommer telles quelles, cuites ou crues. Professeur de cuisine au lycée Fénelon à Brest (groupe l'Estran), Pierrick Le Roux fait la promotion de l'or vert depuis plus d'une vingtaine d'années. « En 1976, j'étais commis de cuisine à l'hôtel Nikko à Paris, raconte-t-il. Je travaillais avec un Japonais qui consommait régulièrement des algues en les faisant venir de son pays. De retour en Bretagne, j'ai regardé ce que l'on pouvait en faire ».

Pierrick Le Roux n'est pas encore au bout du chemin car contrairement aux Japonais (3,5 kg par habitant et par an), les Français n'en consomment que quelques grammes. « Les gens adeptes de cuisine macrobiotique utilisent les algues depuis longtemps pour leurs apports en minéraux et vitamines. Mais nos anciens ont encore des a priori car autrefois, ils furent contraints d'en manger pour remplacer les oeufs dans certaines préparations ».

A Roscoff, Monique Poulet et Michel Perzinski se lancent dans l'aventure en 1993. Ils créent la société Algoplus dans l'idée de vendre des algues aux poissonniers pour la décoration de leurs étals. Chaque matin ou presque, jamais loin du tracteur, l'équipe parcourt l'estran à la recherche des plus beaux spécimens qu'elle coupe à la petite faucille de manière à ce qu'ils repoussent. « Nous sommes devenus des goémoniers à pied, s'amuse à dire Monique Poulet. Notre première passion, c'est le contact avec le milieu marin ». Algoplus se développe rapidement en vendant des préparations culinaires à base d'algues, d'abord sous forme déshydratée, puis en conserve depuis deux ans environ. La plus grande partie de la production est exportée en Italie, Espagne, Belgique et même aux Etats-Unis. « L'algue, réagit Monique Poulet, ce n'est pas un produit de luxe, ce n'est pas non plus un produit à consommer en fin d'année comme les huîtres. Or, les gens ont peur d'avoir un goût caoutchouteux et iodé dans la bouche ». Algoplus propose aussi une gamme de cosmétiques mais c'est dans le domaine de la cuisine qu'elle innove le plus. La société organise régulièrement des visites et des dégustations à l'attention de ses clients.

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Quant à Pierrick le Roux, en plus de ses cours de cuisine et des ses balades-découverte avec le musée de Plouguerneau, il invite le public à découvrir sur DVD ses recettes à base d'algues, comme le mignon de porc Pays d'Iroise ou les moules fortune de mer. Avez-vous déjà essayé de remplacer le persil par un mélange d'algues ? « C'est toute la saveur de la mer qui sort de la casserole » se félicite le cuisinier.

S'il existe environ 600 espèces d'algues le long de nos côtes, une douzaine seulement est autorisée à la consommation. « On ne peut pas tomber malade en mangeant des algues, au contraire des champignons », assure Pierrick Le Roux. De plus en plus de poissonniers, de restaurateurs mais aussi de grandes surfaces font passer le message. Manger des algues, c'est bon pour la santé...


Pour en savoir plus : www.cuisineauxalgues.com et www.algoplus-roscoff.fr



L'histoire des goémoniers à l'écomusée de Plouguerneau et du Pays Pagan.

C'est un musée complètement rénové qui a ouvert ses portes à l'automne dernier. Créé en 1985 suite à une première fête goémonière sur la commune, le musée maritime expose des objets donnés par d'anciens pratiquants et leurs enfants, soucieux de valoriser le métier. Sur les panneaux et dans les vitrines sont expliquées les différentes étapes du brûlage de goémon dans les fours à soude. Les algues, jusqu'à un passé récent, étaient principalement utilisées pour se soigner. Parmi les outils symboles de la profession figure aussi le skoubidou, aujourd'hui utilisé sur tous les bateaux. Inventé par Yves Colin (puis modernisé avec une grue hydraulique alors en usage dans le monde agricole), le skoubidou a remplacé la guillotine, cette sorte de grande faucille avec un long manche avec laquelle on coupait les laminaires au fond de l'eau depuis le pont.

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L'importance de la récolte sur Plouguerneau est aussi détaillée. Si le voisin Lanildut est bien le premier port européen pour le débarquement de l'algue, « il n'a pas de tradition goémonière, explique Stéphanie Lalet, responsable de l'écomusée. Beaucoup de goémoniers de Plouguerneau ont leur bateau à Lanildut car c'est un port en eau profonde, face à l'archipel de Molène et d'Ouessant où se trouve le champ d'algues ». Trois patrons-goémoniers exercent toujours à Plouguerneau, dont Jacky Galliou (voir encadré), sur cinquante-deux bateaux répartis en Bretagne-Nord principalement.

Dans l'une des vitrines, le public peut aussi voir le fameux kabig, qui était le vêtement traditionnel des gens de la côte. Il a été donné à l'écomusée par la famille de Jean-Louis Le Guen, goémonier de Brignogan. « Le kabig a connu de grandes évolutions, montre Stéphanie Lalet. Il est fait avec un drap de laine assez épais, et au départ il était blanc. Il est devenu bleu, sans doute parce que l'armée a fourni du drap de laine bleu marine ». Ce vêtement identitaire des années 70 continue d'être porté aujourd'hui. Il est très lié au pays Pagan et énormément apprécié des touristes.

L'écomusée de Plouguerneau est ouvert toute l'année (tous les jours pendant l'été, sauf le mardi). Pierrick Le Roux, professeur de cuisine à Brest, y fait découvrir les plaisirs de l'algue, de l'identification sur l'estran à la dégustation dans l'assiette. La prochaine initiation aura lieu le mardi 28 août à partir de midi. Et s'il est un autre rendez-vous qu'il ne fait pas manquer, c'est la 24è fête des goémoniers, l'après-midi du 26 août au port du Corréjou. Une étudiante-stagiaire du CEVA de Pleubian (Centre d'Etude de Valorisation des Algues) expliquera les différentes méthodes d'extraction de l'iode et de l'alginate.

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Renseignements auprès de l'écomusée au 02 98 37 13 35 (et sur internet, http://bezhin.club.fr)


Vous pouvez vous référer aux ouvrages écrit par Pierre Arzel : « les laminaires sur les côtes bretonnes » (aux éditions Ifremer) et « les algues, produits, saveurs et santé de la mer » rédigé avec Olivier Barbaroux (aux éditions Libris).


Christophe Pluchon


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commentaires

MAHIEU 14/03/2008 18:07

Y a t´il des usines en Bretagne qui traitent l´algue afin d´en obtenir un produit fini ? et quelles sont elles

:0049: Monicalisa :0050: 31/08/2007 17:58

bonjour,Je suis Bretonne et j'ai pris plaisir à découvrir votre site et à me "ressourcer".Un site fort intéressant. Bonne continuation.

cecyl 21/08/2007 14:20

bonjourvotre blog me plait beaucoupj'aimerais bien que vous vous inscriviez à ma communauté"Les Bretons sont dans la place"au revoirj'espère à bientôtcecylcecyl@jubii.frhttp://cecyl.over-blog.com/

nico 14/08/2007 11:56

Bravo pour les photos, elles sont  magnifiques !Nico (°-°)