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22 juin 2007 5 22 /06 /juin /2007 09:43

Yves Goulm est membre du jury du salon du livre insulaire d'Ouessant et critique littéraire. Son premier roman, « l'Apparition » (paru chez l'éditeur corse Albiana), raconte la survie miraculeuse d'un enfant dans un charnier, dans un camp de concentration pendant la seconde guerre mondiale. L'auteur a basé son récit sur l'histoire d'Isaac Celnikier, juif polonais lui-même déporté qui a réalisé de nombreuses gravures et peintures sur la Shoah.
Yves-Goulm.jpg

« Cela peut paraître une banalité, mais ma passion pour la littérature remonte à toujours ». Yves Goulm est un peu à l'image du personnage central de son livre. Piotr, le peintre, sauvé du trou par le soldat Puils pendant la seconde guerre, et qui décide de se cacher pour accomplir une oeuvre unique et « clore » son destin. L'ancien directeur du feu Musée des Champs de Saint-Ségal, l'amoureux des mots, aura attendu l'âge de 45 ans, la moitié d'une vie diront les aficionados des statistiques, pour publier son premier roman, et quel roman ! « Par le passé, j'ai écrit beaucoup de poésie et divers textes littéraires. Avec « l'Apparition », j'apporte ma réflexion sur le sens de l'existence » confie-t-il.

Yves Goulm a une vingtaine d'années quand il commence à s'intéresser de près à la littérature concentrationnaire. « Ce n'était pas lié à mes études car j'ai quitté l'école à seize ans. J'ai lu les écrits des condamnés à mort sous l'occupation nazie. La question du mal, de la gifle a alors émergé ». En 1995 à Quimper, il assiste au vernissage d'une exposition de gravures d'Isaac Celnikier, la partie de son oeuvre qui s'appelle la Mémoire Gravée. L'artiste, né en 1923 dans une famille juive de Varsovie, est déporté vingt ans plus tard. En avril 1945, les Américains le retrouvent vivant parmi les cadavres, dans un camion. « Peut-il y avoir un miracle en enfer, c'est presque le résumé de mon livre, explique Yves Goulm. De mon point de vue, la réponse est oui, car sinon, aucune espérance n'est possible ». Le soir du vernissage, il se retrouve à la même table qu'Isaac Celnikier, à l'invitation d'un cercle d'amis. « Il nous a dit ce qu'il n'avait raconté jusqu'ici que par ses toiles et ses gravures » se souvient, ému, l'auteur de « l'Apparition ».

Il faudra dix années à Yves Goulm pour « digérer » cette rencontre, et huit mois pour y mettre des mots. Ce fut très difficile. « Je savais que j'allais faire quelque chose de ce témoignage, confie-t-il. J'avais aussi en tête l'histoire du peintre Alexandre Ivanov qui va tout lâcher pour partir dans un monastère orthodoxe peindre une apparition du Christ aux pèlerins d'Emmaüs. Il n'achèvera jamais cette oeuvre. J'ai voulu accoler les deux histoires. Je pense que j'aurais sombré dans une espèce de folie si je n'avais pas écrit ce bouquin ».

« L'Apparition » décrit donc l'horreur de l'univers concentrationnaire, à la troisième personne, et Yves Goulm en est le témoin indirect. « Il ne s'agit pas de faire de l'esthétique mais de la poésie. Le 20è siècle, le siècle des camps stigmatise la mort de la pensée des Lumières. Un des cris essentiels a été : où est Dieu ? Je pose aussi une autre question : où est l'Homme ? C'est trop facile que les gens de la pensée des Lumières prennent Dieu à partie, et qu'ils ne se regardent pas par rapport à la monstruosité qu'ils ont installé. Il restait l'histoire et l'art, qui sont les deux autres catégories essentielles d'un individu. C'est par l'art que l'on peut réintégrer la pensée et la foi. La beauté permet la réconciliation dans le cas de la confrontation de l'individu au mal. La poésie est peut-être la condition essentielle pour se sortir de l'univers concentrationnaire ».

Le texte d'Yves Goulm fait immédiatement tilt dans l'esprit d'Isaac Celnikier quand il le reçoit et le lit. « Il m'a dit que s'il avait eu les mots, c'était ce qu'il aurait écrit, se souvient l'auteur. En revanche, sur la deuxième partie, nous avons longtemps discuté car il ne voulait pas de mon « chemin de croix ». Dans une lettre datée du 13 janvier 2005, le peintre et graveur polonais lui fait cette réponse émue dans différents paragraphes : « Je retrouve facilement, non seulement des éléments importants de mon œuvre, mais aussi de ma vie, comme si par moment vous étiez derrière moi à me scruter... », ou encore « Ma pensée est hésitante dans ma réponse à votre magnifique texte. C’est d’ailleurs une intuition, une révélation qui s’est forgée chez vous dix ans après mon exposition et cet entretien entre nous. Et c’est aussi quelque chose d’invraisemblablement profond… » et enfin « Tout ce merveilleux cheminement, digne parfois d’un Tolstoï… »jaquette-l-apparition.jpg

Par ses phrases longues, ses multiples descriptions, son style haché et quelques reproductions de gravures d'Isaac Celnikier, Yves Goulm a essayé en un peu plus de cent trente pages, de se rapprocher le plus possible du trait graphique de l'ancien déporté. « C'est un livre qui doit apporter du dérangement au lecteur, lui donner une impression de malaise. Les images que son imaginaire fabriquent ne sont pas des images de premier mai avec du muguet à la boutonnière, mais plutôt des étoiles jaunes, des traces et des meurtrissures. Les répétitions syllabiques peuvent l'entraîner dans une espèce de spirale. Des amis m'ont dit que par endroits, le texte était insoutenable ».

En voici un extrait, qui relate à la page 38 la décision du soldat Puils d'inspecter tous les corps avant de « recouvrir de remblai le monstrueux amas ». « Elles agonisaient depuis tellement longtemps ces gueules sans plus aucun éclat d'émail, d'or et d'argent. Au moment où la jonction allait s'opérer, Puils s'interposa entre la machine et les tas faisant signe au conducteur de stopper tout, d'éteindre le rugissement vorace des moteurs. Il ordonna à ses hommes d'installer le silence, de tout faire taire autour d'eux. [...] Corps par corps, corps après corps, ils devaient préalablement à les mettre en fosse, s'assurer qu'une vie n'était sauvable et porter un signe au cadavre ».

Baptisé à trente ans en la cathédrale de Quimper « par Monseigneur l'Evêque lui-même », catholique pratiquant, Yves Goulm résume sa philosophie de la vie par la maxime « Carpe diem en respectant l'autre et tu trouveras Dieu » (se donner du plaisir en respectant autrui). L'un de ses amis, le graveur de Pont-l'Abbé Philippe Migné, en atteste : « Yves est quelqu'un de généreux. Il a toujours des rapports très simples avec les gens ».

Le critique littéraire travaille actuellement à la rédaction d'un deuxième roman, beaucoup plus épais que « l'Apparition ». « Matins » sera une longue réflexion sur inspiration, un thème qui forcément stimule son imagination et qui devrait paraître dans quelques mois chez Albiana. Dostoïevskien convaincu, Yves Goulm coordonne aussi « l'Archipel des Lettres », la nouvelle revue littéraire du salon du livre insulaire d'Ouessant. Pour ce rendez-vous qui aura lieu du 22 au 26 août et dont il est membre du jury depuis trois ans, il est tenu de dévorer quelque quatre-vingt ouvrages pendant l'année ! Yves Goulm poursuit également sa collaboration avec la revue littéraire corse « A Pian d'Avretu » : sentir le parfum de l'île de Beauté est nécessaire à son équilibre, c'est pourquoi il s'y rend fréquemment en villégiature.


Yves Goulm dédicacera « l'Apparition » le 29 juin à la librairie Ar Bed Keltieg à Brest (entre 16h et 19h).


Christophe Pluchon

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